Identité nationale et droits de l’homme : les deux dimensions de l’identité nationale (partie 2)


Par Hen­ri Temple

Cette suite d’articles d’Henri Temple était annon­cée chaque lun­di, mais pour des rai­sons d’actualité urgente nous avons été contraints de le déca­ler à mer­cre­di. Nous prions nos fidèles lec­teurs de bien vou­loir nous excu­ser de ce contre­temps. (AF)

OPINION. Com­ment se forge l’i­den­ti­té natio­nale ? Dans cette réflexion en quatre par­ties, Hen­ri Temple s’interroge sur la place de l’identité natio­nale dans notre monde glo­ba­li­sé. Il sera mon­tré ici com­ment l’i­den­ti­té natio­nale génère une com­mu­nau­té affec­tive et, de là, le consen­sus poli­tique  »contrac­tua­liste ».

L’identité natio­nale per­son­nelle et l’i­den­ti­té natio­nale collective

L’identité d’une per­sonne pré­sente plu­sieurs facettes, inter­ac­tives entre elles : iden­ti­tés sexuelle, sociale, pro­fes­sion­nelle, reli­gieuse, psy­cho­lo­gique, intel­lec­tuelle, géné­ra­tion­nelle, fami­liale, régio­nale, natio­nale, etc.  L’i­den­ti­té de la per­sonne se construit – lorsque les condi­tions psy­cho-socio­lo­giques sont idoines – par com­bi­nai­son de ses carac­té­ris­tiques, propres à la per­sonne, avec celles de son iden­ti­té natio­nale. Quant à l’identité juri­dique, elle est le reflet de ces facettes variées, et per­met de dis­tin­guer et dési­gner une per­sonne par­mi d’autres, la loca­li­ser, l’identifier : nom, pré­nom, lieu et date de nais­sance, situa­tion fami­liale, généa­lo­gie, domi­cile, natio­na­li­té (Cor­nu, Voca­bu­laire juri­dique, V° Iden­ti­té), qui figurent sur les  »papiers d’i­den­ti­té ». Ces  »attri­buts de la per­son­na­li­té juri­dique » sont très impré­gnés par la culture, la nation, la reli­gion, les ori­gines, le sexe, du titu­laire. Tou­te­fois, il peut arri­ver que l’identité juri­dique diverge de l’identité cultu­relle ou sexuelle res­sen­tie. L’homme tra­verse alors ce qu’E­rik­son appelle une  »crise d’identité » (Enfance et socié­té, 1950 – 1994) car si chaque iden­ti­té est unique, elle est par­fois évo­lu­tive, et si les contra­dic­tions sont trop fortes, la crise d’identité se trans­forme en conflit d’identités, bien plus grave.

Les hommes vivent en socié­té, ce qui génère une  »per­son­na­li­té de base », l’archétype natio­nal (Kar­di­ner, L’in­di­vi­du dans la société…,1969, p.63), qui emprunte gran­de­ment  »à la base col­lec­tive et cultu­relle » du groupe, de la nation. Les psy­cho-socio­logues disent que l’identité per­son­nelle est un pro­duit de la socia­li­sa­tion. Le « nous » élève le « moi ». Le moi se réfère au nous quand il est en quête de lui-même. Pour Pia­get, c’est « l’appropriation per­son­nelle du sys­tème social qui socia­lise » ; si cette appro­pria­tion per­son­nelle se heurte à des obs­tacles, il y a crise d’identité, ou par­fois conflit d’identité dont l’issue peut être ter­rible, jusqu’au sui­cide, au crime, au ter­ro­risme. L’idée d’une iden­ti­té natio­nale per­son­nelle (on dit aus­si le  »carac­tère natio­nal » ou la  »per­son­na­li­té de base »), est par­fois farou­che­ment déniée, par quelques-uns à l’ex­trême gauche rance, ou moquée par la jet set pari­sia­niste (Noi­riel, À quoi sert l’i­den­ti­té natio­nale, 2007 :« Il est impor­tant de décons­truire cette notion-là : la France » ; B‑H. Lévy : « Je suis un cos­mo­po­lite réso­lu… Je ne vibre pas à la Mar­seillaise… N. Obs, 2007 ; « Bien sûr, nous sommes réso­lu­ment cos­mo­po­lites… Tout ce qui est ter­roir, béret, bour­rées, binious, bref,  »fran­chouillard’’ ou cocar­dier, nous est étran­ger, voire odieux », Globe, 1985).

Le psy­cho­logue poli­tique Alexandre Dor­na (Le retour du carac­tère natio­nal ? Cahiers de Psy­chol. Polit., Univ. Caen n°11, 2007) insiste sur l’importance et le rôle déter­mi­nant et irrem­pla­çable des cultures (une ligne proche de Lévi-Strauss), et sur l’existence depat­terns (axes) com­muns natio­naux (notam­ment la langue), autour duquel s’organisent les spé­ci­fi­ci­tés psy­chiques du sous-groupe ou de la per­sonne. La part d’i­den­ti­té per­son­nelle qui est connec­tée au groupe c’est  »l’identité sociale » : qui suis-je dans [ma/quelle] socié­té ? Cette iden­ti­té, si elle est contra­riée, devient, selon le mot d’A­lain Fin­kiel­kraut,  »iden­ti­té mal­heu­reuse » (L’i­den­ti­té mal­heu­reuse, 2013, chap. sur le  »sen­ti­ment de dési­den­ti­fi­ca­tion’’). Au cœur de l’identité sociale se situe l’identité natio­nale per­son­nelle, qui est très for­te­ment influen­cée par l’identité natio­nale col­lec­tive. L’identité de la per­sonne est façon­née pour l’essentiel par le groupe social. Le groupe social le plus riche et le plus com­plexe, c’est la nation, même si elle est sou­vent retrans­mise (ou fil­trée, voire défor­mée) par la famille, le quar­tier, le lieu de culte.

Le fait natio­nal demeure… un fait. Un fait certes com­plexe et sub­til, mais la nation est la seule construc­tion sociale pos­sible, car indis­pen­sable et consub­stan­tielle à l’être humain et à l’humanité (Aris­tote). La tota­li­té des êtres humains ne tirent leur huma­ni­té que de leur vie en socié­té, sinon c’est l’homme sau­vage : Vic­tor de l’Aveyron, Kas­par Hau­ser, Mow­gli…). L’identité sociale de l’être humain est – en grande par­tie – façon­née par l’identité natio­nale col­lec­tive de son groupe social, à laquelle il est affec­ti­ve­ment atta­ché, même s’il n’en est pas tou­jours conscient, ou s’il affecte – pour diverses rai­sons, mode ou crainte – de s’en dire indé­pen­dant. Pour­tant, tout en découle : les êtres humains s’associent en nations par res­sem­blances, se séparent par dif­fé­rences. Ain­si, de John Stuart Mill (Uti­li­ta­rism on Liber­ty ; réf in H.T.…id.nat…n.16) à Mar­cel Mauss (La nation, in Œuvres) les nations struc­turent l’homme et orga­nisent l’humanité. Pour Edgar Morin, l’histoire natio­nale opère un pro­ces­sus d’identification très intime de l’individu avec un « Grand Être His­to­rique vivant [la nation] lut­tant pour sa propre immor­ta­li­té… Grand nour­ri­cier de l’individu qui, en échange, lui doit fidé­li­té »(Sociologie,1984, p.168). Et pour Emma­nuel Mou­nier : « la Nation est une média­tion plus uni­ver­sa­li­sante que la famille […] le sens natio­nal est encore un puis­sant auxi­liaire contre l’égoïsme […] contre l’emprise de l’État et l’asservissement à des inté­rêts éco­no­miques cos­mo­po­lites… De ce haut lieu se règle une part de l’équilibre humain […] la Nation est un élé­ment inté­grant de notre vie spi­ri­tuelle. »(Le per­son­na­lisme, PUF, p.115 )

L’identité natio­nale col­lec­tive se lit dans la com­bi­nai­son, propre à chaque nation, de cinq fac­teurs anthro­po­lo­giques : 1) La langue, qui (contrai­re­ment à l’opinion de Renan ou de Mill), joue un grand rôle (même si c’est une langue véhi­cu­laire sur­vo­lant les langues ver­na­cu­laires) car elle est vec­teur d’unité, fac­teur de concep­tua­li­sa­tion, d’échange, de mémoire col­lec­tive, de trans­mis­sion. 2) La reli­gion et/ou un corps de croyances fon­dant une éthique col­lec­tive (car les coha­bi­ta­tions reli­gieuses sont sou­vent dif­fi­ciles, voire conflic­tuelles, au sein d’une même popu­la­tion). 3) L’histoire, la mémoire du che­mi­ne­ment col­lec­tif dans le temps, les épreuves (et leur impact sur les his­toires fami­liales), les gloires, les héros et les mythes. 4) Le ter­ri­toire, ses pay­sages, miroir de l’histoire, de la reli­gion, de la culture, des racines fami­liales et ses nos­tal­gies d’enfance. 5) La culture : lit­té­ra­ture, archi­tec­tures, musiques, habi­tudes ali­men­taires et recettes culi­naires, façon d’être au quo­ti­dien, vête­ment, poli­tesse et humour, rela­tions hommes/femmes, creu­sets de la convi­via­li­té, et donc d’harmonie sociale.

Tou­te­fois la com­bi­nai­son et les pro­por­tions de ces dif­fé­rents fac­teurs ne sont pas iden­tiques pour chaque nation ; de plus, ces fac­teurs peuvent fluc­tuer dans le temps ou au sein du ter­ri­toire natio­nal. Mais ils sont tou­jours pré­sents et sont la condi­tion sine qua non de l’apparition d’un sen­ti­ment d’identité natio­nale col­lec­tive, puis de la construc­tion de l’affect iden­ti­taire, puis encore du consen­sus socio­lo­gique qui, enfin, fon­de­ra enfin le consen­sus poli­tique : le contrat social.

Les fac­teurs qui construisent l’affect identitaire

L’identité, et la conscience que l’on en a, conduisent à aimer ce que l’on est : c’est un très puis­sant affect. Le sen­ti­ment, l’affectivité, la psy­cho­lo­gie, l’identité, sont façon­nés par les cinq élé­ments fon­da­men­taux (et leur com­bi­nai­son ori­gi­nale), rap­pe­lés ci-des­sus, qui imprègnent la per­sonne dès son enfance. L’imprégnation iden­ti­taire existe à l’état fort mais rudi­men­taire dans le monde ani­mal (pri­mates, pachy­dermes, mam­mi­fères marins…) et, dès la petite enfance humaine, les impres­sions lin­guis­tiques enclenchent dans le cor­tex un pro­ces­sus construc­tal qui se com­plexi­fie jusqu’à l’âge adulte. Toute l’élaboration iden­ti­taire s’effectue en osmose avec le milieu éthologique.

Selon les tra­vaux des psy­cho­logues contem­po­rains la per­son­na­li­té s’organise autour de cinq dimen­sions psy­cho­lo­giques prin­ci­pales (extra­ver­sion, « agréa­bi­li­té », conscience, « névro­sisme », ouver­ture : les big five de Gold­berg v. H.T.…id.nat…n.20). Ces dimen­sions et leurs démul­ti­pli­ca­tions, qui éla­borent l’identité et la per­son­na­li­té fines de cha­cun, seront très influen­cées par la culture natio­nale ou com­mu­nau­taire, notam­ment du fait de la place qu’elle consacre à la liber­té, à l’individualisme, à la reli­gion, aux rela­tions au sein des familles : homme/femme, parents/enfants, communauté/tiers. Les besoins pro­fonds d’identité, les pres­sions du groupe, les racines, les valeurs de rat­ta­che­ment, forgent des « men­ta­li­tés qui peuvent carac­té­ri­ser la per­son­na­li­té de cer­tains groupes sociaux » (Pas­cal de Sut­ter in H.T.…id.nat…n. 21).

Ces faits sociaux que sont la langue, la reli­gion, l’histoire, le ter­ri­toire, la culture, piliers d’une nation, consti­tuent l’identité col­lec­tive dont se dégage un affect com­mun, puis un consen­sus natio­nal. L’essence de la nation consti­tue, en grande par­tie, l’essence de l’individu, sa  »per­son­na­li­té de base », disent les anthro­po­logues après les tra­vaux des cultu­ra­listes (Kardiner,L’individu dans la socié­té, V.H.T…id.nat…n.22). La nation apporte donc la majeure part cultu­relle de l’essence et de l’identité indi­vi­duelles (Cla­ret, La per­son­na­li­té col­lec­tive des nations.V. H.T.…id.nat. n.23.). Cette impré­gna­tion est d’une grande force, obser­vée par nombre d’au­teurs illustres : Ron­sard, du Bel­lay, Hugo, Miche­let, Renan, Stuart Mill, Bain­ville, Mou­nier, Bloch…

Les neu­ros­ciences sociales ont confir­mé récem­ment que l’imprégnation iden­ti­taire a une base phy­sio­lo­gique céré­brale (V. H.T.…i.n. n.25.). Tri­via­le­ment qua­li­fié de  »GPS » par la grande presse après les Prix Nobel de méde­cine décer­nés en 2014 (V. H.T.…id.nat. n.26), l’hippocampe serait un des  »haut lieux » des influences étho­lo­giques, per­met­tant les repé­rages spa­tiaux et tem­po­rels, mais aus­si,  »clas­sant » ces  »don­nées », il les inté­gre­rait, en lien avec le cor­tex, dans le sys­tème de com­pré­hen­sion que l’homme a de lui-même et de son  »posi­tion­ne­ment » social : le rap­port, par­fois si ten­du, du soi au nous et au eux. Les neu­ros­ciences sociales per­mettent de com­prendre l’im­pact puis­sant du milieu sur les dif­fé­rentes par­ties du cer­veau. Or, en cas de contra­dic­tions dans l’environnement cultu­rel, le cer­veau devient un lieu de conflits : il peut  »bug­ger », et le  »logi­ciel » dégra­der le  »hard­ware ».

Des auteurs ont ain­si étu­dié les che­mi­ne­ments men­taux qui conduisent vers l’islam ter­ro­riste. Des cher­cheurs – eux-mêmes musul­mans – ont cou­ra­geu­se­ment pris le sujet à bras le corps (le Mim­moc à Poi­tiers (H.T.…id.nat…n.35, 38 ; Sen­ti­ment natio­nal et droits de l’homme, Cahiers de psy­cho­lo­gie poli­tique, n° 25, juill.2014). Per­sonne ne récuse le constat selon lequel il existe un  »carac­tère isla­mique » : tous ces auteurs ont étu­dié ce carac­tère dans ses  »heurts céré­braux » avec un contexte  »occi­den­tal ». La psy­cho­lo­gie poli­tique rejoint ici les neu­ros­ciences sociales. L’imprégnation iden­ti­taire peut être contra­riée si elle entre en conflit pour des rai­sons cultu­relles ou reli­gieuses dans la tête d’un indi­vi­du : l’hybridation cultu­relle, peut géné­rer un conflit d’identités qui peut s’ex­pri­mer violemment.

On a cru pou­voir nier la réa­li­té de l’identité natio­nale, mais pour Alexandre Dor­na, la notion de  »carac­tère natio­nal » est trop peu étu­diée, et même des auteurs « la refusent […] sans fon­de­ment scien­ti­fique, [ce qui] fait par­tie d’un pro­ces­sus de refou­le­ment concep­tuel et de l’influence d’un par­ti pris épis­té­mo­lo­gique dont les sciences humaines et sociales sont tri­bu­taires » (V. H.T.…id.nat. n.13 et 27). Alexandre Dor­na met à nu les inco­hé­rences du dis­cours qui refuse, sans la moindre rai­son, la réflexion sur le carac­tère natio­nal, alors que le  »carac­tère natio­nal » est bien  »un fait social » selon la for­mule de Mar­cel Mauss, et donc un objet d’étude et non pas matière à un déni indé­mon­tré, per­dant tout lien avec l’intelligence scien­ti­fique. Ce déni est d’autant plus inco­hé­rent que les auteurs concer­nés sont de ceux qui pensent que le cultu­rel-édu­ca­tif est le Tout. On ne voit pas pour­quoi, dès lors, cet aspect pré­émi­nent du milieu cultu­rel (le contexte natio­nal) ne serait pas de nature à influen­cer les psy­cho­lo­gies jusqu’à faire émer­ger un arché­type natio­nal : l’être cultu­rel, cohé­rent avec l’être psy­cho­lo­gique, et avec l’être social ?

Iden­ti­té et affect par­ta­gés mènent aux consensus

L’identité et l’affect natio­nal-indi­vi­duel n’est pas sépa­rables de l’identité et de l’affect natio­nal- col­lec­tif ; et vice-ver­sa. De là découlent des consé­quences en chaîne : les ana­lo­gies cultu­relles conduisent les hommes sem­blables, per­ce­vant leur res­sem­blance, à se ras­sem­bler, puis à se sépa­rer des humains dif­fé­rents (Ben­da, Dis­cours à la nation européenne,1933) pour fon­der, puis accroître, un consen­sus, d’abord socio­lo­gique, avant que de le reven­di­quer poli­ti­que­ment. C’est le  »Sou­ve­rain » selon Rous­seau. Stuart Mill par­lait, lui, de  »sen­ti­ment de natio­na­li­té ». Il en infé­rait : « le droit sou­ve­rain des êtres humains de cher­cher avec qui s’associer en Nation, pour unir tous les membres de la natio­na­li­té sous le même gou­ver­ne­ment […], ce qui revient à dire que la ques­tion du gou­ver­ne­ment devrait être déci­dée par les gou­ver­nés ». (H.T. id.…nat…n. 29). Une admi­rable formulation.

Le consen­sus repose sur la conver­gence des affects autant que sur l’histoire com­mune ; puis ce sont la volon­té, la rai­son, l’intérêt com­mun qui cimentent la nation : le pas­sage, conscient et vou­lu, de la Com­mu­nau­té (Gemein­schaft) natu­relle, par­fois sim­ple­ment ini­tiale, reçue ou subie, à la Socié­té (Gesell­schaft) choi­sie et consciem­ment orga­ni­sée (Fer­di­nand Tön­nies, H.T.…id.nat. N°30).

Un illustre élève de Dukheim, Mar­cel Mauss, écri­vit, impa­ra­ble­ment, que : « la nation est une socié­té maté­riel­le­ment et mora­le­ment intégrée…/…à fron­tières déter­mi­nées, à rela­tive uni­té morale, men­tale et cultu­relle des habi­tants qui adhé­rent consciem­ment à l’État et à ses lois » (Mauss,H.T…id.nat. N°31). Certes, cette iden­ti­té natio­nale n’est pas immuable : elle évo­lue, très len­te­ment ; mais elle n’existe en tant que telle que si elle est  »per­ma­nente et fon­da­men­tale », car c’est là la pro­prié­té de toute notion d’identité. Le terme même d’identité l’implique : on ne dis­cerne les réa­li­tés qu’en en ana­ly­sant les traits essen­tiels et per­ma­nents. Un jour, peut-être, cette évo­lu­tion fera que le dis­sem­blable ten­dra à l’emporter sur la com­mu­nion du sem­blable : ce qui fut une nation (ou au moins un peuple) sera ten­té par la diver­gence. Ain­si les Tchèques et les Slo­vaques ; les Serbes et les Bos­niaques ; et la ten­ta­tion des Wal­lons et Fla­mands, des Écos­sais, des Cata­lans, etc.

Si l’identité de la nation est mena­cée, atta­quée, la per­sonne humaine se sent mena­cée, atta­quée dans son iden­ti­té, son être intime, sa vie, son des­tin, sa famille : s’en prendre à l’identité natio­nale, c’est aus­si s’en prendre aux iden­ti­tés per­son­nelles. Des menaces sur ces deux iden­ti­tés inti­me­ment liées, peuvent pro­vo­quer la peur, la souf­france, l’anomie, le dés­in­té­rêt, la fuite (émi­gra­tion) ; ou, au contraire, l’enthousiasme, comme celui des conven­tion­nels fran­çais, ou de l’historien du  »roman natio­nal », Jules Miche­let : « Ma patrie, ma patrie seule peut sau­ver le monde.»(Le Peuple, 1846). Ou encore l’émotion d’un Marc Bloch, grand his­to­rien, héros de guerre puis de la résis­tance, patriote issu d’une famille juive, alors qu’il pres­sen­tait qu’il allait être tué : « J’ai vécu, tout sim­ple­ment, en bon Fran­çais » (L’é­trange défaite, p.198). Ce grand médié­viste emprun­tait là, de façon émou­vante et évi­dem­ment choi­sie, les termes dont Jehanne usait quand, dic­tant ses humbles lettres, elle s’adressait au peuple de France.

L’identité natio­nale a aus­si une dimen­sion extrin­sèque (Ben­da : « Toute for­ma­tion de nation com­porte deux mou­ve­ments : le sem­blable s’unit au sem­blable, puis se sépare du dis­sem­blable… » Dis­cours à la nation euro­péenne, 1933. HT, id.…nat.…op.cit. n.28) ; chaque nation est capable de s’auto-identifier par rap­port aux autres, et le  »concert inter­na­tio­nal des nations » peut recon­naître, par un consen­sus extrin­sèque, l’ap­pa­ri­tion d’une (nou­velle) nation. En droit inter­na­tio­nal public on recon­naît un État lorsqu’on peut obser­ver l’amorce de ses élé­ments : un ter­ri­toire, même occu­pé, une popu­la­tion cohé­rente et consen­suelle pour faire nation, un début d’organisation poli­tique. Ain­si des États-nations nou­veaux appa­raissent : Éry­thrée, Slo­va­quie, Slo­vé­nie, Sou­dan du Sud. Des nations sont par­fois contes­tées : Koso­vo, Tchét­ché­nie, Mon­té­né­gro, Saha­ra ; ou elles peinent à conser­ver leur indé­pen­dance (Tibet), à la retrou­ver (Dar­four, Tur­kes­tan orien­tal, Ruthè­nie), ou à l’obtenir (Kur­dis­tan, Pales­tine), comme ce fut le cas jadis pour l’Italie, la Pologne, l’Irlande.

Le consen­sus néces­saire, qui rap­proche les natio­naux, est clair dans l’esprit de Mou­nier, mais il est très dif­fi­cile en cas d’hybridations cultu­relles (v. Moh­sin Hamid ; Samia Mihoub ; cf .H.T…id.nat…n. 35). Si le consen­sus est remis en cause par un sous-groupe tout entier le lien social ne se crée plus ou est détruit (Bos­nie, Liban, Irlande, Cata­logne…). Aris­tote pense que l’amitié est ce qui est le plus néces­saire pour le  »vivre ensemble » : la qua­li­té du rap­port à l’autre. Ce qu’il appelle ami­tié est le « lien entre citoyens pour le bien com­mun de la cité… » que l’on peut tra­duire par empa­thie, soli­da­ri­té, fra­ter­ni­té natio­nales : « …les hommes s’as­semblent pour bien vivre ensemble… ils cherchent le bon­heur… La Cité c’est la com­mu­nau­té de vie heu­reuse… » (Nico­maque, VIII,5,1155/57 a26-29). Athènes n’ayant ni police ni armée de métier, le  »lien pour le bien com­mun » était la condi­tion concrète de la sur­vie. L’ab­sence de ce lien, encore aujourd’­hui, cau­se­rait la mort de la cité.

Le sen­ti­ment iden­ti­taire va géné­rer des réac­tions en chaîne ver­tueuses : l’identité génère le consen­sus socio­lo­gique, le consen­sus crée la soli­da­ri­té natio­nale, puis la soli­da­ri­té exige la cohé­sion éco­no­mique : « À celui qui n’a plus rien la patrie est son seul bien…/…toutes atteintes à la liber­té et à l’in­té­gri­té des patries est un atten­tat contre la civi­li­sa­tion », savait bien Jean Jau­rès (L’ar­mée nou­velle, 1910, Dico cita­tions). Les soli­da­ri­tés hommes/femmes, adultes/enfants, jeunes/vieux, riches/pauvres, célibataires/familles, valides/malades, croyants/athées (laï­ci­té), sont assu­rées par les coti­sa­tions, l’impôt, le ser­vice mili­taire, l’école, la san­té, le chô­mage, les retraites, la police, l’armée, la jus­tice (d’a­vant). Le sen­ti­ment et le consen­sus natio­naux sont à leur tour confor­tés, outre les réa­li­tés socio­lo­giques, cultu­relles et affec­tives, par ces néces­si­tés socio­lo­giques, poli­tiques et éco­no­miques : se gérer ensemble, déci­der ensemble, car l’homme natio­nal est tri­bu­taire des contraintes socio-éco­no­miques (pro­duire, consom­mer, répar­tir, redis­tri­buer). Seule la Nation dis­pose, par État inter­po­sé, d’un sys­tème per­ma­nent de soli­da­ri­té entre les dif­fé­rentes caté­go­ries de la socié­té pour assu­mer la pro­tec­tion, la défense les droits, l’é­du­ca­tion, les soins, l’or­ga­ni­sa­tion collective…De l’identité au sen­ti­ment, du sen­ti­ment au consen­sus, à la soli­da­ri­té, puis à l’économie, au droit et à la poli­tique. Et tout cela est si impor­tant et si cohé­rent que per­sonne ne devrait être sur­pris que ce qui consti­tue l’essence humaine soit consa­cré et pro­té­gé par les droits de l’homme.

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