« La peinture me rendait plus serein, plus cérébral »


Publié le
jeudi 24 février 2022 •

Temps de lecture :
4 minutes

L’ASFE a eu l’opportunité d’échanger avec David Kessel, un artiste peintre français à l’étranger. Entre le 2 et le 24 février 2022, David Kessel a exposé à Lisbonne ses œuvres. Une exposition intitulée « Un monde fou, fou, fou » qui a pris place dans la seule galerie de l’avenue de la Liberdade. Des tableaux riches, spectaculaires, qui nous invitent à poser un nouveau regard sur le monde.

Comment et quand avez vous commencé à peindre ?

J’ai commencé à publier mes premiers dessins dans la presse à l’âge de 18 ans. Mes débuts dans la presse, comme illustrateur, accompagnant des articles pour Les Nouvelles littéraires, Politique Hebdo, Le Monde dimanche, Le moniteur des pharmacies, Tonus, Temps libre du médecin, apparitions dans L’événement du Jeudi, mais aussi dans de nombreuses publications de mairies, comme celles d’Argenteuil, de Clichy, de Yerres, de Créteil, de Neuilly,…Même d’affiches publicitaires. 10 ans environ.

Des décors pour des enseignes comme El Rancho, Le Paradis du fruit, Quick…Aussi la mission du bicentenaire (1789-1989) qui me valut d’exposer au Musée du Jeu de Paume à Paris. Et tout en continuant à dessiner pour la presse et pour l’édition (guides de tourisme, de santé,…), je me suis vu aller à m’exprimer sur toile tout en changeant complètement de style, comme si deux mondes s’offraient à moi. Deux expressions différentes. La peinture me rendait plus serein, plus « cérébral ». Et j’arrivais à passer de l’un à l’autre, sans effort. Au fur et à mesure, j’ai senti que je devais choisir, car je ne pouvais être pleinement dans aucun des deux.

Brazil ou l’arbre aux oiseaux

Exercez vous votre art dans d’autres domaines que la peinture ?

Pour moi, l’essentiel est d’exprimer son regard. Le support importe peu. J’ai réalisé des lignes de vaisselle en porcelaine. Des objets pour Bloomingdales, un piano pour la Casa Pelletier à Paris, des caves à cigares pour Davidoff France, mais aussi une collection de timbres pour la Poste française. Ce qui est intéressant, c’est de créer à chaque fois quelque chose d’unique. Un défi en quelque sorte.

Par exemple, difficile de reprendre une toile pour en faire un timbre, sauf à en prendre éventuellement un fragment ou que la toile soit connue du public pour les grands noms de la peinture: Van Gogh, Sisley, Renoir,… Il faut s’adapter au support. Pour un timbre, il faut apprendre à se dépouiller pour aller à l’essentiel, car le détail n’est pas de mise.

Je réalise aussi des découpes de bois qui sont des compléments à certaines toiles, comme un Totem pour accompagner une série sur les Natives of America et qui a été exposé dans le cadre de la Biennale de La Havane en 2012 à Cuba, à l’Académie Nationale des Beaux-Arts San Alejandro à La Havane. Et qui m’a valu de faire rentrer deux de mes peintures dans deux musées dont celui des Beaux-Arts de Cuba. Depuis que je vis au Portugal, j’ai réalisé un grand vitrail et un panel d’azulejos qui prendront tous deux leur place dans le futur Musée Juif de Lisbonne (ouverture début 2024).

Vitrail – Musée juif Lisbonne

Avez vous pratiqué d’autres métiers dans des domaines différents ?

Á vrai dire, jamais. Mes études se sont arrêtées après une licence en droit du travail. À l’époque, mon père n’imaginait pas que l’on puisse vivre de son art, et pensait à ce que pourrait être ma vie sans possibilité de faire vivre une famille. Je me suis mis aux études tout en continuant à travailler pour la presse. Il est vrai que ce travail qui est une passion avant tout, nécessite que l’on s’y adonne à fond. La vie d’un atelier c’est de s’y consacrer totalement, de faire corps avec. C’est une façon de penser, une gymnastique quotidienne, parfois des sacrifices. Ce qui ne m’a pas empêché
de fonder une famille et d’avoir trois enfants, aujourd’hui adultes.

Pourquoi êtes vous venu au Portugal ?

Deux raisons. La lumière au Portugal qui rend les couleurs encore plus vivantes. Et la vie ici qui est plus au rythme du temps que j’aime. Un temps plus au diapason de mes envies. Et aussi un climat qui me correspond. Et…être un peintre français à l’étranger. Un rêve, un défi que je voulais réaliser depuis longtemps. Comme nombre de mes prédécesseurs. Marjorelle à Marrakech, Modigliani ou Chagall à Paris, Delacroix en Afrique du Nord,… Vivre à l’étranger, c’est normalement repousser les apriori, se remettre en question. Bon pour sa peinture. Bon pour sa démarche artistique. Et, depuis un certain temps, avant mon départ de Paris, la vie dans la capitale me paraissait étouffante, même si il m’arrivait souvent de m’en échapper, le temps d’une exposition ou d’un voyage à l’étranger pour retrouver mes enfants.

On dit souvent que Paris est la ville des artistes ? Paris vous manque t il ?

Paris, ville des artistes. Un peu image d’Épinal. Ce qui fut à une certaine époque, celle du XIX-ème siècle jusqu’aux années 1960, dirons-nous. Je pense qu’on ne laisse pas assez d’espaces aux artistes, dans tous les sens du mot. Quand on parle de Paris, ville des artistes, un film de Woody Allen vient à moi, « Midnight in Paris ». J’aime cette idée que les époques puissent ainsi se chevaucher. Dans cette période dont je vous parle, nombreux artistes venaient souvent pour fuir leur pays, suite à des guerres, à des régimes totalitaires. Rarement pour le seul fait de vivre « bohême ».

Les artistes n’ont jamais eu la vie facile. Justement, l’Opéra de Puccini, « La vie de Bohême » traite assez bien du sujet. L’École de Paris de la fin XIX-ème siècle ou La Ruche à Paris sont un exemple. Cette École regroupait des artistes du monde entier arrivant sur Paris, mais ne fut jamais une école de peinture comme put l’être celle du cubisme, courant animé entre autres par Picasso et Braque, mais aussi avec Juan Gris ou encore Amadeo De Souza. C’était une façon de se retrouver.

Paris me manque parfois mais j’aime encore plus y venir comme un touriste. Non, ce qui me manque ce sont des gens que j’ai laissé derrière moi et que je me plais à retrouver pleinement lors de ces escapades. Car l’amitié est à l’abri du temps. Et un de mes enfants y a fait sa vie. Une raison de plus pour profiter de mes petits-enfants.

Avez-vous travaillé dans d’autres endroits du monde ?

Oui. J’ai travaillé aux Etats-Unis, à Miami, où j’étais représenté par une galerie à fort Lauderdale, et où je venais pour préparer des expositions. En Israël aussi, à Tel-Aviv et Jérusalem. En Belgique, à Bruxelles. En Italie, à Milan.

Pourriez-vous nous parler de vos origines et de l’histoire de votre famille ?

Dans notre famille, nous avons des personnes célèbres, au même patronyme. Plus de la génération de mon grand-père et de mon père. Je veux parler de Joseph Kessel, comme de mon père, Sim Kessel. Je suis né à Charenton, en 1955, de mère anglaise car née à Whitechapell quand ce quartier était autrefois le quartier juif, elle-même de parents roumain et biélorusse. Mon père français, de parents russes, mon grand-père de Duvno et ma grand-mère de Riga. Eux-même ayant fui au début du XX-ème siècle, les persécutions antisémites.

Arrêté par la police française pendant l’Occupation, en passant des armes, à Dijon, torturé puis envoyé à Drancy parce que « juif », puis le train de la mort en direction d’Auschwitz. Mon père que dans les milieux de résistance, on surnommait « le pendu d’Auschwitz », pour avoir été pendu après son évasion, et dont la corde s ́était rompue. Un SS du camp lui sauva la vie pour avoir tous deux la même passion de la boxe. Lui ancien entraineur de Max Schmelling, le héros de la boxe d’avant-guerre, et mon père, boxeur professionnel avant l’occupation et avant qu’il n’intègre le réseau de résistance « Hector ».

Puis la longue marche, celle qui fut une hécatombe pour tous ces déportés amenés à pied, à travers les forêts enneigés jusqu’à Gusen II pour prendre, à défaut de train, un convoi routier jusqu’à Mathausen où le camp fut libéré quelques temps après. Mon père nous a transmis cette rage de vivre et enseigné les fondamentaux d’un humanisme sans pareil.

Moulin Rouge

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