Le fasciste Kast est battu, à présent la parole à la rue.


Nous publions le point de vue et l’analyse d’un camarade de Solidaridad, organisation communiste libertaire du Chili sur l’élection à la présidence de la République du candidat de la gauche Gabriel Boric face à un candidat d’extrême droite après trois années intenses de luttes sociales.

Depuis octobre 2019 le Chili vit des temps agités. Suite à une puissante vague de manifestations et de mouvements sociaux, un nouveau cycle politique s’est ouvert  : l’institution d’une Convention pour rédiger une nouvelle Constitution, l’apparition de nouvelles forces sociales et la presque disparition de vieilles coalitions témoignent de la magnitude des récentes transformations sur la scène politique. En deux ans, plusieurs batailles se sont livrées mais le peuple chilien n’a pas encore obtenu la victoire. La victoire du candidat de la gauche, Gabriel Boric, lors de l’élection présidentielle de décembre, constitue en ce sens un nouvel épisode d’une déjà longue histoire de lutte contre le passé dictatorial et les politiques néolibérales.

Le temps de la révolte

La date du 18 octobre 2019 restera longtemps dans la mémoire des Chiliennes et des Chiliens. Ce jour marque le début de la plus grande mobilisation sociale depuis la fin de la dictature en 1989. Des millions de personnes sont descendues dans la rue pour dire basta !

Trente années de politiques néolibérales, assorties d’une configuration politico-juridique héritée de la dictature ont épuisé pour une population qui n’a pas profité du «  miracle économique  » promu à l’étranger par les gouvernements successifs de la transition démocratique. La répression de la part du gouvernement fut brutale : 34 morts, 3400 blessé·es et des milliers de manifestant·es incarcéré·es, dont certain·es sont toujours en prison dans l’attente d’un jugement définitif.

C’est dans ce contexte que, le 15 novembre 2019, les dirigeant·es des principaux partis politiques ont signé un accord pour modifier l’actuelle Constitution afin de permettre l’organisation d’un référendum national – ce qui n’était pas prévu dans le texte – pour décider le futur de la loi fondamentale. Gabriel Boric, le futur président, l’a signé à titre personnel car son parti – comme la majeure partie de la gauche extraparlementaire – avait décidé de ne pas participer à l’accord.

Un an plus tard, le 25 novembre 2020, le Oui à une nouvelle Constitution l’emporte largement. Une élection pour désigner les membres de l’Assemblée constituante est convoquée. Le résultat est sans précédent  : les candidates et candidats indépendants de gauche obtiennent un pourcentage important des sièges et la droite connaît son plus faible résultat depuis la fin de la dictature (20,56 %). Pour la première fois au Chili, une partie de sièges sont réservés aux peuples indigènes et un système paritaire assure une représentation équilibrée entre femmes et hommes. Qui plus est, de nombreux candidat·es indépendant·es sont désigné·es par des assemblées de quartier, des syndicats ou des associations. Du jamais vu dans un pays où la concentration du pouvoir dans les mains des élites atteint des niveaux obscènes.

Entretemps, les mobilisations continuent malgré la pandémie et les mesures mises en place par le gouvernement. La situation des classes populaires – abandonnées à leur sort pendant la crise – est déplorable. Les quartiers réagissent et organisent des soupers communautaires (ollas comunes). Dans les centres villes et les banlieues on fait face à la police, on demande la libération des prisonnier·es politiques et la fin des violences sexistes.

En 2021, deux autres élections importantes ont lieu : les primaires présidentielles en juillet puis, simultanément, le premier tour de la présidentielle, le renouvellement des deux chambres du parlement et des représentant·es régionaux, le 21 novembre.

Gabriel Boric, membre du parti Convergence sociale emporte la primaire de la gauche, Yasna Provoste (démocratie chrétienne) celle du centre-gauche et Sebastián Sichel (indépendant) celle de la droite. Le parlement – dont le mode d’élection n’est pas paritaire et rend difficile la participation d’indépendants – suit la configuration traditionnelle : la moitié pour le centre-gauche, la moitié pour la droite. L’abstention est importante. Le peuple choisit ses batailles.

Une élection historique

Le résultat du premier tour de la présidentielle est inédit. Aucun des deux candidats parvenus au second tour – Gabriel Boric (25,83 %) et José Antonio Kast (27,91 %) – n’appartient aux coalitions qui ont gouverné le Chili pendant les trente dernières années. La situation est difficile pour le mouvement social. Boric, à cause de sa décision de signer l’accord de 2019 mais également de l’attitude politique de sa coalition, n’est le candidat ni de la gauche radicale ni des quartiers populaires. Il obtient en fait à peu près le même nombre de voix que lors de primaire de la gauche.

Face à lui, José Antonio Kast, leader de l’extrême droite, admirateur de Pinochet, ouvertement homophobe et misogyne. Son programme signifie un pas en arrière pour les droits acquis par les classes populaires, les femmes, les dissidences sexuelles et de genre. Un Bolsonaro local qui représente le passé dictatorial. C’est le dernier souffle d’un monde qui, espérons-le, s’écroule [1].

La question est posée dès les résultats connus : que faire  ? Si soutenir l’Approbation dignité – la coalition de Boric – constitue une contradiction avec la politique menée par la gauche radicale et les classes populaires, la possibilité d’avoir Kast comme président après deux années de luttes et de mobilisations est aussi décourageante que dangereuse. Comme dans d’autres conjonctures historiques, c’est le féminisme qui a fait le premier pas  : la Coordinadora Feminista 8M (CF8M) convoque une assemblée féministe antifasciste pour discuter la situation [2]. Elles décident de commencer une campagne parallèle. D’autres organisations font de même, les quartiers, les associations et les syndicats s’organisent encore une fois et mènent une campagne populaire qui n’obéit pas aux directrices d’Approbation dignité.

Les déclarations ainsi que les meetings se multiplient. Il est désormais clair que la question n’est pas celle de la réalisation du programme des classes populaires et des secteurs en lutte mais d’en assurer les conditions de survie. L’exemple de Trump aux États-Unis, de Bolsonaro au Brésil et d’autres ont suffi pour comprendre la gravité de ce qui est en jeu.

Le 19 novembre 2021 la victoire de Boric est massive. Il obtient 56 % des voix et devient, à 35 ans, le plus jeune président de l’histoire du pays. Si l’abstention reste importante, la participation est également historique : 55,64 %, contre 47,33 % au premier tour et 50,98 au référendum. L’analyse est incontestable : ce sont les classes populaires et les secteurs en lutte qui lui ont donné la victoire. Les hausses les plus importantes de la participation concernent les arrondissements les plus touchés par la crise économique, ce sont les femmes de moins de 50 ans et les jeunes des quartiers populaires qui, parfois pour la première fois, sont allé·es voter. Cette fois, il d’agissait d’empêcher le retour du pinochetisme et d’ouvrir une voie pour mettre fin aux politiques néolibérales. La révolte de 2019 continue à rythmer la politique.

Mouvement libertaire en recomposition

Dans les milieux de gauche, pour ne rien dire du mouvement libertaire, personne n’est assez naïf pour penser que ce que nous vivons est une révolution. Ce ne sera pas le gouvernement de Boric, ni aucun autre, qui transformera le Chili. Son programme n’est pas celui des peuples en lutte mais ils constituent désormais une force politique importante. Ils n’ont pas décidé de continuer la lutte par la voie électorale mais de faire entendre leurs voix. Les tensions sont là. Le centre-gauche et l’extrême droite vont naturellement essayer de pousser Boric au centre et ce sont les mouvements sociaux qui devront le pousser vers la gauche.

L’Assemblée constituante aura dans ce contexte un important rôle à jouer. Pour l’instant, une véritable recomposition est en cours au sein de la droite mais également de la gauche, y compris chez les libertaires. Izquierda libertaria (Gauche libertaire) fait désormais partie de la coalition au pouvoir, Solidaridad a rejoint le CF8M et d’autres organisations pour contrer l’avancée de Kast, la Fédération anarchiste de Santiago a boycotté les élections, mais sans condamner ceux et celles qui sont allés voter [3]. Quoi qu’il en soit, un pôle féministe, anticapitaliste et libertaire devrait bientôt se former. La lutte continue !

Felipe (Solidaridad)

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