le Président René Coty – CNIP

On a tendance à faire démarrer la vie politique française contemporaine avec
l’élection du président de la République au suffrage universel direct, à la suite du
référendum proposé par Charles De Gaulle le 28 octobre 1962. À cette occasion,
62 % des Français ont opté pour un système présidentiel liant le peuple à une
incarnation présidentielle. Depuis, les campagnes électorales ont vu se succéder à
l’Élysée Charles De Gaulle, réélu en 1965, puis Georges Pompidou en 1969, Valéry
Giscard d’Estaing, qui commença sa carrière au Centre national des indépendants
et paysans (CNIP) en 1974, François Mitterrand, élu en 1981 puis réélu en 1988,
Jacques Chirac, élu en 1995 puis réélu en 2002, Nicolas Sarkozy en 2007, François
Hollande en 2012 et Emmanuel Macron en 2017.
En effet, avant 1962, l’élection du président de la République se déroulait auprès
de « grands électeurs », au suffrage universel indirect, composant un collège
électoral de près de 82 000 personnes : parlementaires, conseillers généraux et
représentants des conseils municipaux.
Mais qui permit l’élection de De Gaulle à la présidence en 1958 ? Le président René
Coty (1882-1962), né et décédé au Havre (Normandie) dont il fut l’édile, permit à
l’auteur de l’appel du 18-Juin d’accéder à la magistrature suprême grâce à sa
démission, avant le terme de son mandat, qui prit effet le 8 janvier 1959.
Le Normand René Coty fut un effet le second président de la IVe République à
partir du 16 janvier 1954, date de son investiture (il fut élu le 23 décembre 1953).
Certes, les pouvoirs institutionnels réservés à cette charge n’avaient rien de
comparable avec ceux contenus dans la Constitution de la Ve adoptée le 4 octobre
1958 à la suite d’une procédure référendaire validée par 79 % des suffrages
exprimés le 28 septembre.
Le rôle institutionnel du président Coty fut toutefois essentiel dans la mise en place
de la nouvelle Constitution d’essence gaulliste. Pourtant, l’homme politique Coty
reste peu connu de nos contemporains. Avant d’être élu président à la fin de
l’année 1953, Coty fut alternativement député et sénateur de la Seine-Inférieure
(devenue Seine-Maritime) entre 1923 et 1953 et ministre de la Reconstruction et
de l’Urbanisme de 1947 à 1948 dans le cabinet de Robert Schuman puis d’André
Marie. Il fut ensuite vice-président du Conseil de la République (l’ancienne
appellation de la Chambre haute, c’est-à-dire du Sénat) jusqu’en décembre 1953.
Politiquement, c’est à la fin de l’année 1948 qu’un certain nombre de modérés,
opposés à la mainmise de la gauche sur la vie politique française parmi lesquels
Roger Duchet, le sénateur-maire de Beaune (Côte d’Or), en rupture avec les
radicaux qui se rapprochent des communistes depuis 1946, organise un repas à «
La Rôtisserie de la reine Pédauque », à Paris, avec Robert Sérot, ancien secrétaire
d’État et parlementaire de Moselle, Marcel Roclore, député-maire de Saulieu (Côte
d’Or) et ministre d’État depuis 1947, Georges Pernot, député puis sénateur du
Doubs, le Havrais René Coty et Jean Boivin-Champeaux, sénateur du Calvados,
déjeuner où est débattu la forme que pourrait prendre une structure politique de
droite. Alors que certains défendent la relance de la Fédération républicaine avec
les socialistes et les radicaux, les participants s’accordent finalement pour
confirmer et renforcer le « centre national » avec à sa tête Roger Duchet en tant
que secrétaire général.
Le Centre national des indépendants (CNI) est né, profitant de l’absence (ou
presque) de la droite en cette fin des années 1940 au sein de l’arc électoral
national. L’objectif politique de la création du CNI est de concurrencer le
Mouvement républicain populaire (MRP, composé de centristes et de démocrates chrétiens) et de contenir l’émergence du Rassemblement du peuple français fondé
en 1947 (RPF, gaullistes). Il s’agit de proposer une offre politique de droite
modérée qui refuserait de participer à des coalitions avec la gauche comme le fait
le MRP ou l’entrée de communistes au gouvernement comme l’a fait De Gaulle dès
1944. Le CNI entend rassembler les élus modérés de petites formations
parlementaires comme le Parti républicain de la liberté (PRL) et les Républicains
modérés.
Avec 14 % des suffrages exprimés aux élections législatives de 1951, le CNI
devenu CNIP avec l’apport du Parti paysan (PP) de Paul Antier, forme le groupe
parlementaire des Républicains indépendants (une partie de ses membres
continuent cependant à siéger au sein du groupe « Centre républicain d’action
paysanne et sociale et des démocrates indépendants » (CRAPS). Le CNIP joue
ensuite un rôle central au cours de la deuxième législature de la IVe République en
devenant le premier groupe parlementaire avec l’appoint des 27 députés
« républicains sociaux » (dissidents du RPF) qui avaient voté l’investiture de Pinay
en mars 1952. Antoine Pinay, devenu président du Conseil (1952) et l’un des
ministres des Finances les plus marquant qu’a connu la France, reste la figure
tutélaire du CNIP.
Le CNIP parvient alors à faire cohabiter en son sein des hommes dont les
trajectoires sous l’Occupation avaient été assez nettement divergentes. Ainsi, il
accueille dans son groupe parlementaire Jacques Isorni, ancien résistant, mais
aussi ancien avocat du maréchal Pétain en 1945, Antoine Pinay, qui fut brièvement
membre du Conseil national du régime de Vichy, et Joseph Laniel, résistant
historique, membre du CNR (Conseil national de la Résistance), mais très tôt
partisan d’une amnistie effaçant des condamnations de la période d’épuration.
Pinay et Laniel devinrent, tous deux, présidents du Conseil.
En 1953, Antoine Pinay est désigné président d’honneur du CNIP et René Coty est
élu président de la République en décembre. En 1954, le CNIP tient son premier
congrès qui se substitue aux Journées nationales d’études qui étaient organisées
depuis sa création.
Le mandat de Coty fut principalement marqué par deux évènements militaires.
Tout d’abord, la fin de la guerre d’Indochine qui permet au Viêt-Nam à être reconnu
comme pays indépendant ; ensuite, les évènements d’Algérie à partir de 1954.
Son mandat est également marqué par la crise du canal de Suez.
Dans les attributions étroites que la Constitution lui donnait, il se conduisit avec
finesse et dignité, devenant vite très populaire dans le cœur des Français. On fut
frappé de l’exclamation de son épouse lorsqu’elle apprit l’élection de son mari : «
Et dire que je viens de rentrer mon charbon pour l’hiver ! », phrase qui lui valut le
mépris des élites parisiennes et l’affection du peuple. Elle se montra d’ailleurs
extrêmement charitable pendant son court passage à l’Élysée (elle mourut dès
1955) au point qu’on vit bien des braves gens verser des larmes lors de son retour
à Dieu.
René Coty, ancien de la bataille de Verdun en 1916 comme engagé volontaire
marque le retour de la droite dans la vie politique française. Même s’il perdit son
épouse au cours de son mandat, Germaine Coty décéda au château de Rambouillet
le 12 novembre 1955, il ne faillit jamais à la représentation de la France, y compris
lorsqu’il fallut mettre fin à ses propres fonctions.
Il transmit ses pouvoirs au général De Gaulle le 8 janvier 1959 en déclarant « le
premier des Français est désormais le premier en France ». Il désapprouvera
cependant le recours au référendum pour décider de l’élection présidentielle au
suffrage universel en 1962, peu avant sa disparition. Il terminera sa carrière
comme membre de droit du Conseil constitutionnel et élu à l’Académie des
Sciences morales et politiques. Le général De Gaulle prononça son éloge lors des
obsèques célébrées au Havre le 27 novembre 1962. Pour caractériser la
personnalité de René Coty, il cita La Bruyère. « La modestie est au mérite ce que
les ombres sont aux figures dans un tableau : elles lui donnent force et relief »
(Charles de Gaulle, Discours et Messages Pour l’effort 1962-1965, p. 459)

Franck Buleux

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