Lisons et relisons Victor Hugo, citoyens et camarades – par Georges Gastaud


Par Georges Gastaud (brève relecture de « Napoléon le petit », Actes Sud 2007). un texte initialement publié sur le site internet de l’auteur

Hugo n’est pas seulement l’un des plus universels et des plus « complets » de nos poètes, tant par la profondeur de sa pensée que par la variété des genres poétiques, épique, lyrique, satirique, dramatique, voire comique (sans parler de sa prose et de son art grandiose de la tribune), qu’il a tous explorés et mixés en virtuose insurpassable de la langue française.

Après une entrée en littérature marquée à la fois par la précocité du talent, par le conformisme politique et par le royalisme (mais son évolution républicaine et socialisante ultérieure n’en fut que plus courageuse et méritoire !), ce militant progressiste dans l’âme et ce CHEF HEROÏQUE du parti républicain, qui défendit vaillamment la cause des « Misérables », qui créa les personnages romanesques inoubliables de Cosette et de Gavroche, de Jean Valjean et de Fantine, de L’Homme qui rit, le Gilliat plein d’abnégation des Travailleurs de la mer, fut l’âme de la résistance lors du coup d’Etat du 2 décembre de Louis-Napoléon Bonaparte*, alors porté au pouvoir par la bourgeoisie apeurée par le souvenir des insurrections ouvrières de février et juin 1848. Prenant au sérieux son mandat de député de la Gauche républicaine, Hugo risqua alors sa vie quotidiennement; avec Carnot, Schoelcher, Jules Favre et d’autres élus courageux vite traqués et proscrits comme lui, le futur auteur des Châtiments organisa la diffusion en France de tracts imprimés outre-Manche et débarqués clandestinement sur les côtes normandes. Comme on sait, il paya sa fidélité à son serment républicain de servir le peuple français de 18 années d’exil.

Sans aller jusqu’à approuver la Commune de Paris (mais d’une part, Hugo ne s’est jamais réclamé de la révolution prolétarienne, et l’on sait d’autre part que Marx, qui mesurait objectivement  les rapports des forces entre les classes, avait conseillé la prudence aux ardents prolétaires parisiens), Hugo qui rentrait alors tout juste d’exil suite à la chute récente du Second Empire, ouvrit toute grande sa maison de Bruxelles aux Communards persécutés, ce pour quoi son logis fut incendié par la bourgeoisie bruxelloise accourue à la rescousse des versaillais français: à chacun son internationalisme, comme à chaque classe sa conception du patriotisme! 

Après la Semaine sanglante de mai 1871 qui vit l’étripage en règle des insurgés parisiens, alors que Versailles imposait son « ordre » répugnant, Hugo écrivit son plus grand roman politique, ce Quatre-Vingt-Treize qui est un Everest de la littérature romanesque française et mondiale. Affrontant les préjugés antijacobins, et anti-communards, le grand écrivain y montre la grandeur tragique de Robespierre, de Marat et Danton. Il coupla la parution de son ultime grand livre ultime à sa campagne ô combien courageuse, pour l’amnistie des Communards.

Bref, ce n’est pas pour rien que les faubourgs de Paris firent à Hugo de grandioses funérailles populaires. Seul Zola, quelques années plus tard, reçut au XIXème siècle, l’hommage que le prolétariat de France sait rendre, par-delà les barrières sociales, aux rares bourgeois généreux qui ont su dénoncer sa misère. En effet, la dépouille de Zola, l’auteur de « J’accuse! » (qui fit de Zola le chef de file des dreyfusistes luttant pour la justice) fut suivie par une délégation des mineurs du Nord scandant « Germinal, Germinal! » tout au long du cortège funèbre. Voilà le type d’intellectuels qu’a su produire le XIXème siècle français dans le sillage de notre Grande Révolution et des luttes émergentes du mouvement ouvrier  d’alors: un type d’hommes sublimes que l’on ne retrouvera pas en France avant le Front populaire, la Résistance et la Libération, et que put produire à nouveau, sur des bases sociales nouvelles (le prolétariat étant devenu la force motrice de l’alliance entre le peuple et les intellectuels progressistes), le PCF marxiste-léniniste des Cachin, Vaillant-Couturier, Thorez, Duclos et Frachon: c’est cette belle alliance qu’a ignoblement sabordée la « mutation » social-démocrate et européiste de l’actuel PCF démarxisé. C’est elle qu’illustrèrent alors jusqu’au sublime les Aragon, Eluard, Langevin, Wallon, Picasso, Triolet, Politzer, Solomon, Decour, Joliot-Curie et autres figures de proue de la pensée artistique, scientifique et philosophique du XXème siècle.

Pour fustiger à chaud le coup d’Etat de décembre 1852, le proscrit Hugo publia le puissant pamphlet intitulé « Napoléon le Petit ». Il y démonte pièce par pièce les sophismes des larbins idéologiques de Napoléon III, terne caricature de son oncle Napoléon 1er, un personnage historique tout à la fois criminel (assassin de la Première République, restaurateur de l’esclavage et semeur de guerres à répétition) et grandiose (tant il fit trembler la vieille Europe monarcho-féodale en répandant partout les idées nouvelles issues des Lumières et en supprimant le servage).

En lisant les quelques citations colligées ci-dessous on mesurera la modernité et l’actualité de la réflexion de Hugo qui n’est pas le dernier à rappeler dans son pamphlet l’article XXXV de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui sert de préambule à la première Constitution (jacobine) de la République française: « quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour toute portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Comme on le voit, les Constituants d’alors savaient écrire le français à la différence des méprisables philosophaillons actuels du belliqueux et fascisant « ordre » euro-atlantique!


DEJA A L’EPOQUE, L’ANTICOMMUNISME ET L’ANTIJACOBINISME POUR FAIRE MARCHER DROIT LE BOURGEOIS…

« Ces chefs ne pouvant plus employer utilement les anciens épouvantails, les mots « jacobins » et « sans-culotte » décidément trop usés, avaient remis à neuf le mot démagogue (…). Ces meneurs rompus aux pratiques et aux manoeuvres exploitaient le mot « Montagne » avec succès; ils agitaient à propos cet effrayant et magnifique souvenir. Avec ces quelques lettres de l’alphabet, groupées en syllabes et accentuées convenablement: « démagogie », « Montagnards », « Partageux », « Communistes », « Rouges », ils faisaient passer des lueurs devant les yeux des niais » (p. 110).

 

L’enjeu du référendum-plébiscite de 1853« Moi ou Croquemitaine, choisis! ». Le miracle est que, dans ces conditions, deux millions et demi de vrais républicains aient insolemment choisi: « Croquemitaine »! 

 

La peur bourgeoise: « Ils n’étaient pas bien sûrs de n’être pas guillotinés et s’en allaient chercher leurs chapeaux pour voir s’ils avaient encore leur tête »… (p. 111).

 

LA LANGUE FRANCAISE

« … cette admirable langue française qui est une puissance de civilisation et d’humanité »… p. 272

 

LA LAÏCITE DE L’EGLISE ET DE L’ETAT – p. 353

« Le prêtre hors de tout, excepté de l’Eglise, vivant l’oeil fixé sur son Livre et sur le Ciel, étranger au budget, ignoré de l’Etat, connu seulement des croyants, n’ayant plus l’autorité mais ayant la liberté; et voilà pour la religion! ».

 

LA DEFENSE NATIONALE (p. 354)

« L’armée bornée à la défense du territoire »…

 

L’INDEPENDANCE SCIENTIFIQUE (p. 330)

« L’annonce d’une éclipse de lune peut être une trahison (…). Il faut que le bureau des longitudes jure de ne pas conspirer avec les astres, et surtout avec ces folles faiseuses de coups d’Etat célestes, les comètes ».

 

L’HORREUR DU PRAGMATISME BOURGEOIS

Pour tous ceux qui crurent jamais que « peu importe qu’un chat soit blanc ou noir s’il attrape des souris »… ou qui vont prêchant l’abject: « Enrichissez-vous! ».

« Réussis, réussissez, tout est là. Ah, ceci est redoutable… ». p. 389

 

LE PATRIOTISME REPUBLICAIN

« Ce peuple, les hommes du passé, dont il annonçait la chute, le redoutaient et le haïssaient. A force de ruse et de patience, ils finirent par le saisir et vinrent à bout de le garrotter (…). Maintenant, c’est fini. Le peuple français est mort. La grande tombe va s’ouvrir. Pour trois jours« . (p. 403)

 

« Oh patrie! C’est à cette heure où te voilà sanglante, inanimée, la tête pendante, les yeux fermés, la bouche ouverte et ne parlant plus, les marques du fouet sur les épaules, les clous de la semelle du bourreau imprimés sur tout le corps, nue et souillée, et pareille à une chose morte, objet de haine, hélas! C’est à cette heure que le coeur du proscrit déborde d’amour et de respect pour toi! (…).

Te mépriser! Grand Dieu, mépriser la France! Et qui sont-ils? Quelle langue parlent-ils? Quels livres ont-ils dans les mains? Quels noms savent-ils par coeur?

S’ils ôtent la France de leur âme, que leur reste-t-il? Ô peuples, fût-elle tombée et tombée à jamais, est-ce qu’on méprise sa mère? Est-ce qu’on méprise l’Italie? Est-ce qu’on méprise la Grèce? Est-ce qu’on méprise la France? Regardez ces mamelles, c’est votre nourrice. Regardez ce ventre, c’est votre mère.

Si elle dort, si elle est en léthargie, silence et chapeau bas. Si elle est morte: A genoux! » (p. 413).

 

« Quel est l’avenir de la France? Est-ce l’empire? Non, c’est la République ».

 

LA DIALECTIQUE OBJECTIVE

« Quand Dieu veut détruire une chose, il en charge la chose elle-même. Toutes les institutions mauvaises de ce monde finissent par le suicide ». p. 365.

 

L’INTERDIT DE DESESPERER (p. 404)…

« Désespérer, c’est déserter ».

… ET L’ABJECTION DE L’AUTO-DERISION

« Ayons foi! Affirmons! L’ironie de soi-même est le commencement de la bassesse ». p. 412

 

LE GRAND HOMME PEUT ETRE TEL DANS LES PIRES PERIODES DE L’HISTOIRE (p. 405)

« Le penseur doit accepter avec simplicité et calme le milieu où la Providence le place. La splendeur de l’intelligence humaine, la hauteur du génie, n’éclatent pas moins par le contraste que par l’harmonie avec les temps. L’homme stoïque et profond n’est pas diminué par l’abjection extérieure ».

 

LA PAROLE HUMAINE, FONDEMENT DE LA MORALE

« L’homme qui fait un serment n’est plus un homme, c’est un autel. Dieu y descend. L’homme (…) sent qu’il y a en lui quelque chose de plus grand que l’abîme, l’honneur, de plus fort que la fatalité, la vertu, de plus profond que l’inconnu: la foi; et seul, faible et nu, il dit à tout ce formidable mystère qui le tient et l’enveloppe: fais de moi ce que tu voudras, mais moi je ferai ceci et je ne ferai pas cela; et fier, serein, tranquille, créant avec un mot un point fixe dans cette sombre instabilité, qui emplit l’horizon, comme le matelot jette une ancre dans l’Océan, il jette dans l’avenir son serment » (p. 345).

 

VIVE L’HUMANITE !

« Le genre humain pris en masse, est un honnête homme » (p. 311).

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