Il y a 40 ans, François Mitterrand mettait un terme à 23 ans de pouvoir sans partage de la droite. C’était un autre monde.

Les partis organisaient la politique et en régulaient les ambitions, les opportunismes et les individualismes.

Les carrières, spécialement à gauche, étaient très improbables et se construisaient par de longs et patients investissements militants, dans les syndicats, les associations, les partis.

Les grandes idéologies du 20ème siècle forgeaient encore de fortes convictions qui cimentaient les partis et les fidélités.

On s’y engageait pour la vie. La condition de militant primait sur celle de candidat.

François Mitterrand a tout éprouvé et tout enduré, notamment 23 ans de traversée du désert personnelle, mais aussi l’improbabilité d’une victoire qu’il a finalement arrachée à force d’opiniâtreté, grâce à une vista tactique hors du commun, ou le plus petit qu’il était a forcé l’union avec le plus gros qu’était le parti communiste de l’époque.

Cette union gagnante entre frères ennemis issus du divorce de Tours en 1920 avait tout de même une source commune dans l’Internationale socialiste des débuts du 20ème siècle. Mais comme toutes les unions politiques, elle a finalement profité à la composante qui épousait l’air du temps, à l’époque démocratique et libertaire imprimé par Mai 68, et a fini par étouffer le parti communiste.

Était-il de droite ? Était-il de gauche ? Sa vie personnelle brouille les pistes. Elle apparait comme un affranchissement permanent des dogmatismes, des assujettissements idéologiques et des sectarismes qui musèlent le libre arbitre et censurent l’intelligence. Mais il a su en jouer pour conquérir le pouvoir.

Mitterrand n’a jamais renié ses amitiés, ni ses prédilections intellectuelles, de quelques rivages qu’elles viennent.

Il était lui-même un syncrétisme français : monté à Paris mais irréductiblement provincial, souverain mais profondément attaché à la simplicité populaire, habité par l’histoire et la géographie de la France, fidèle en amitiés de toutes conditions, amoureux des lettres et de la terre, laïque mais gratifié de deux messes d’obsèques.

Les Français de tous bords, y compris ses adversaires politiques, reconnaissaient en lui une quintessence d’esprit français.

Il a été avec Jacques Delors l’un des rares leaders socialistes, profondément et sincèrement habités par la construction de l’Europe au point d’imposer à son camp dix ans de rigueur monétaire et de « désinflation compétitive » pour aboutir au Traité de Maastricht et à l’euro.

Il surplombait la classe politique de son époque d’une psychologie acérée et d’un sens politique diabolique, qui fascinaient autant qu’ils terrorisaient ses pairs, et qu’il maniait avec une froideur implacable.

Etait-il de droite ? Etait-il de gauche ?

Il faut lire le « coup d’Etat permanent » pour se convaincre qu’il était surtout le dernier des mohicans des anti-gaullistes de l’obscure et tumultueuse période des fractures politiques de la Résistance.

Le seul à avoir résisté et survécu politiquement à la panthéonisation du Général de Gaulle de son vivant à la Libération, et à sa Restauration en 1958.

Il était de gauche puisque de Gaulle était de droite.

Cette prédestination historique l’a conduit à devenir tardivement le leader providentiel de la gauche, à conquérir le pouvoir méthodiquement et à mettre en œuvre des réformes sociales et sociétales considérables qui s’inscrivent aujourd’hui dans la grande histoire de la France, d’Europe et de la gauche française.

Mais il portait en lui quelque chose de supérieur à de Gaulle : il agrégeait en sa seule personnalité les vieilles filiations de droite et de gauche, intellectuelles et populaires, parisiennes et rurales, laïques et mystiques, de la culture française.

Comme lui, dans un registre très différent et dans d’autres circonstances, il restera pour l’Histoire un grand souverain républicain au service d’une idée élevée de la France, mais plus que lui un grand européen français du XXè siècle.

C’est sans doute cette prédilection pour le pouvoir qui explique qu’il a si naturellement épousé les institutions de la Vè République qu’il avait tant combattues.

Par Gilles Savary, délégué général de Territoires de Progrès | 10 mai 2021

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